Réseau Résistance et Libertés

Hommage à Paul Lannoye, un pèlerin de l’écologie

Dans la vie de tout un chacun, certaines rencontres s’avèrent décisive.

Paul aura été, dans mon propre parcours de vie, une de ces figures marquantes, qui laisse une trace indélébile. Il aura été mon mentor politique. Mes premiers échanges avec lui remontent à la sortie de l’Université, en 1993, lorsque j’ai commencé à m’investir à Écolo dans le groupe « Europe ».

D’emblée, il m’a impressionnée par son énergie, son investissement inépuisable pour l’écologie, la puissance de son analyse, sa probité.

D’emblée, il a été une source d’inspiration, de motivation, pour la jeune femme que j’étais, à m’engager pour l’écologie.

Et d’emblée, il a gagné mon estime, ma profonde reconnaissance pour son engagement à faire de la « politique autrement ». Pour mieux aborder sa façon très personnelle et singulière de l’exercer dans ses mandats politiques, une métaphore m’est apparue évidente. Quand j’étais petite, j’adorais jouer à une sorte de « Il ou elle ? » imagé.... Et si c’était une fleur, si c’était un arbre, qu’est-ce qu’il/elle serait ?

Et si Paul était un arbre ? Et bien, je répondrais : « Ce serait un bouleau ». Un arbre qui fait le malheur des allergiques, me dira-t-on ?

Ce serait bien méconnaître les vertus nombreuses de cet arbre tutélaire pour les peuples nordiques. Car le bouleau est un arbre extraordinaire, à l’image de notre Paul.

Le bouleau, c’est avant tout un arbre pionnier, qui part constamment à la recherche de terrain sans société d’arbres établie. Un brin solitaire, il s’implante dans des milieux hostiles, rudes. Il est extrêmement résistant au froid. Il survit même au Groenland. Que la forêt soit défrichée par le feu ou les tronçonneuses, elle reprend sa place, bouleau en tête. Il précède de quelques dizaines d’années les arbres sédentaires, qui ne s’en délogeront plus. A l’instar d’une hêtraie, par exemple, qui aime les sols profonds, fertiles, bien drainés. Mais ce sont les essences pionnières, dont le bouleau, qui leur auront préparé le terrain, en enrichissant la terre en humus. Ensuite, le bouleau s’éclipsera pour arpenter d’autres terrains hostiles et rudes...

A l’instar du bouleau, Paul est un pionnier, un visionnaire. Il s’attaque, toujours avec une longueur d’avance, à des thématiques sociétales tantôt ignorées, voire délaissées, tantôt controversées. Mais Paul n’en a cure. Comme il disait si bien « Inès, les changements viennent des minorités ». Paul ne cherchait pas à brosser la vie dans le sens du poil. Il nageait à contre-courant. C’est un esprit libre et engagé. Un franc-tireur de la pensée. Il bouscule la bien-pensance, fustige le « ronron » du « politiquement correct », la couardise. Son objectif est noble : faire bouger les lignes. Ensemencer les esprits.

Le bouleau est bien connu pour son pollen. Il en produit à gogo. Un seul chaton mâle de bouleau produit environ 5 millions de grains de pollen ! Tout comme le bouleau, Paul a de l’énergie à revendre. C’est un stakhanoviste de l’écologie. Elle lui est chevillée au corps. Sa raison d’être. Convaincu, et convainquant, Paul jette à tout vent les graines de l’écologie, qu’il aura décliné, toute sa vie durant, sous toutes ses facettes.

Le bouleau est une essence de lumière. Son tronc blanc a de tout temps frappé l’imagination des peuples des pays nordiques. Car il illumine la nuit boréale durant les longs mois d’hiver. Ils en faisaient aussi des torches, dont la lumière était très vive.

Paul, à l’instar du bouleau, est un éclaireur ; un phare dans la nuit, rappelant la trajectoire à suivre ; la vision écologique à long terme, l’importance de lever la tête du guidon ; de faire primer l’intérêt collectif sur l’égo, de battre en brèche les idées reçues ; de faire preuve de courage politique. Et de l’audace, il en avait notre Paul. Son amour indéfectible pour la Pacha Mama lui donnait des ailes. Il aurait pu faire sienne la maxime de Danton « De l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace », revisité à sa sauce.

Le bouleau, cet arbre des chamans sibériens, est considéré comme l’arbre de la purification, de la renaissance printanière. Les bienfaits des cures de sève de bouleau à la sortie de l’hiver sont bien connus. Dans les nombreux contacts téléphoniques que j’ai gardés avec Paul durant ces dernières années, nos conversations me faisaient un peu le même effet. Lorsque, dans mon travail de conseillère politique au Parlement européen, le découragement m’assaillait, face à l’inertie de la machine institutionnelle ou la capitulation en rase campagne des pouvoirs publics face aux lobbies, il suffisait, pour reprendre du poil de la bête, de passer un simple coup de fil à Paul. C’était toujours extrêmement roboratif. Car Paul ne se laissait jamais démonter. Il était toujours prêt à en découdre, même lorsque tout semblait perdu. Il avait cette extraordinaire faculté de transformer ses colères, son indignation, en actes. « On les aura ! », avait l’habitude de dire Paul, qui jamais, ne se serait enlisé dans la résignation. Et jusqu’à son dernier souffle, Paul a gardé son panache, sa verve, sa combativité, son esprit critique, y compris dans son ultime combat : la lutte contre les dérives liberticides liées à la gestion de la crise sanitaire.

Enfin, le bouleau, c’est « l’arbre à balai ». Jadis, c’est avec des verges de bouleau que les enseignants faisaient entrer la science dans la tête des enfants. Paul avait un caractère bien trempé. Il exécrait le « ventre mou », l’ « eau tiède et insipide ». Il ferraillait dur contre ceux qu’il considérait « lâches et opportunistes », les « gestionnaires » qui confondaient « compromis » et « compromissions », les adeptes de « l’écologie du possible », se contentant des ajustements du système à la marge, sans en changer les orientations profondes. Son caractère parfois sévère et intransigeant lui a valu des inimitiés, des désertions, certes, mais également des alliés, et des fidèles compagnons de route. Car lorsqu’on aime la rose, n’en acceptons-nous pas les épines ?

Car au bout du compte, c’est bien la probité, l’intelligence, la pertinence, la clairvoyance et le franc parler de Paul qui aura marqué les esprits et donné une bouffée d’oxygène et d’espoir à toutes celles et ceux, jeunes et moins jeunes, qui veulent s’engager et continuer le combat pour un monde meilleur.

Que le souffle porteur de Paul, pèlerin de l’écologie, continue à nous inspirer, à travers la lumière des étoiles !  

 

Inès Trépant, 18 juin 2022 (Champion).